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La musique de film

Ce blog est dédié à tous (tes) les compositeurs (trices) de musiques de film. A travers des filmographies, des interviews, des cycles, des news et des avis sur leur B.O. , nous vous invitons à (Re)découvrir leurs musiques.

Interview : Anthony Touzalin et Jordan Proenca

La Musique de Film a eu le plaisir de rencontrer deux jeunes compositeurs de talent qui ont écrit la magnifique bande son de la série documentaire "Des bêtes et des sorcières", actuellement en replay sur ARTE TV.
Merci à Anthony et Jordan de nous avoir consacré du temps pour évoquer notre passion commune : la musique de film.

Lmdf : Comment êtes-vous arrivés à la musique de film ?

Anthony Touzalin  : Très jeune, je jouais de l'orgue et du piano dans une école de musique, puis vers 10 ans, j'ai commencé à créer mes premières mélodies sur ces instruments. Ce qui m'a toujours intéressé dans la musique, c'est la création. Petit, quand j'allais au cinéma, je me disais que je ne voulais pas être seulement spectateur. J’avais déjà l’ambition de faire partie de l’équipe artistique. J’avais pleins d’idées. À mes 30 ans, j’ai décidé de faire une formation dans la musique de film au Music Academy International de
Nancy. J’ai créé le studio de post-production et de composition Emotive Muzik en 2013. Aujourd’hui, j’ai composé la bande originale sur un grand nombre de films documentaires (animalier, nature, historique, etc…) diffusés pour la plupart à la TV sur des chaines comme France 2, Arte ou encore RMC Découverte. Je n'ai cependant pas encore eu l'occasion de composer pour le cinéma et c’est la prochaine grande étape que j’aimerai franchir.

Jordan Proença : Mon parcours est assez atypique, car j’ai commencé à aborder la musique directement par la composition, en autodidacte à l’âge de 16 ans. Je produisais principalement de la musique électronique à ce moment là et cela m’a permis par la suite de me produire sur scène dans ma ville natale, Caen. Je suis venu à la musique de film bien plus tard entre autres grâce à mon entourage. Lorsque je leur faisais écouter mes productions, j'imaginais toujours l'histoire qui allait avec. C’était mon carburant pour composer. Ils m’ont inspiré l’idée de reprendre des scènes de mes films préférés. J’ai tellement adoré (re)donner vie à ces images que je me suis consacré intégralement à la musique de film par la suite. J’ai donc effectué une licence à Montpellier en design sonore et composition à l’image puis un master sur Lyon qui, lui, était vraiment spécialisé dans la composition de musique de film.

Lmdf : Comment vous-êtes vous rencontrés ?

J.P : Lors de ma licence, je devais effectuer un stage. J’avais pris la décision de le faire avec un compositeur et je suis tombé sur le site d’Anthony. Je l’ai contacté car j’aimais déjà beaucoup l’esthétique qui se dégageait de ses compositions. Malheureusement, à l’époque, il n’a pas pu répondre favorablement.

A.T. : En effet, malgré un échange très agréable avec Jordan, à ce moment là, cela faisait seulement un an que j’étais sorti de ma formation, et mon activité n’était pas encore suffisamment développée pour l’accueillir. Néanmoins, je trouvais son travail vraiment intéressant et sa démarche pour créer assez proche de la mienne. Je l’ai donc rappelé 4 ans plus tard pour savoir s'il voulait me rejoindre dans mon aventure notamment car je savais que la série « Des bêtes et des sorcières » n’était pas faisable tout seul, étant
donné les 1h20 de musiques à composer dans un temps de création restreint.

J.P. : Cette proposition est tombée pile à la fin de mon master, je n’ai même pas eu le temps de souffler… J’ai quand même pris le temps d’y réfléchir, mais je savais pertinemment que c’était une chance pour moi que de participer à des projets de cette ampleur à l’âge de 24 ans. J’ai donc sauté sur l’occasion.

Lmdf : En parlant de la série « Des bêtes et des sorcières », à quel moment êtes-vous intervenus tous les deux sur ce projet ? Et quelles ont été les principales difficultés rencontrées dans sa mise en place ?

A.T. : Le tournage de la série s’est déroulé pendant plus d’un an. Le réalisateur, Dominique Hennequin, m’avait contacté plusieurs mois avant la période de montage des 4 documentaires. C'était en 2017 et Jordan ne m’avait pas encore rejoint. Au mois de septembre 2018, nous nous sommes tous retrouvés à Metz dans les studios de Nomades pour visionner les premiers rushs. C'est là que le contact s’est fait, que l’on a dessiné le contour du projet musical et définit plus précisément l’esthétique des musiques. Nous avons composé d'octobre 2018 à janvier 2019. Pour nous aider, nous avons fait appel à une copiste pour l’édition
des partitions car il fallait préparer également la session d'enregistrement studio avec les musiciens.

J.P. : La principale difficulté était de se mettre en adéquation avec les monteurs pour travailler au même rythme. Pour cela, nous avons fait un tableau partagé avec toute l’équipe pour pouvoir se coordonner et effectuer le suivi de chaque séquence musicale. C'est compliqué quand tu travailles sur 4 films au même moment pour savoir exactement ce qu’il reste à faire, à revoir. Il y avait entre 9 à 12 musiques par film.

Lmdf : Comment avez-vous collaboré tous les deux ? Est-ce qu'il y en a un qui faisait un morceau et l'autre s'occupait du reste ou bien vous composiez ensemble ?

J.P. : Un peu des deux, mais dans tous les cas, on a toujours eu une période de briefing avant de s’attaquer à une séquence. Comme je composais dans un studio collé à celui d’Antony, c'était très facile pour communiquer. On était en permanence en train d’échanger. Même si la plupart des musiques ont été composées individuellement, ça reste un gros travail d’équipe car c’est notre réflexion commune qui nous a permis d’être efficace.

A.T. : L'un sans l’autre, on n'aurait pas pu faire ce que tu entends dans la BO. Moi ce qui me plaît, c'est la rencontre et le mélange de nos deux univers. En fait, tous les deux nous avons travaillé sur chaque espèce animale et il faut noter que toutes les musiques ont été créées à partir de l’image.

Lmdf : Quelles étaient les consignes du réalisateur ?

A.T. : Les consignes, il n'y en avait pas beaucoup, moi j'ai l'habitude, mais pour Jordan c'était un peu nouveau. On tombe quelquefois sur des personnes qui ne sont pas très bavardes, d'autres beaucoup plus. On a capté qu'il fallait être dans la poésie, mais aussi dans le mystère pour le côté sorcière. Quelquefois, on pouvait forcer le trait et aller dans des choses un peu plus sombre. On devait jouer sur ces trois tableaux. D'ailleurs, les morceaux sur l'album ne sont pas dans le même ordre que dans la série, on voulait que l'album vive par lui-même.

J.P. : Pour l’anecdote, la musique du générique a été composée à la fin, c'est l'une des dernières musiques que l'on a faites.

Lmdf : Y a-t-il des séquences sur lesquelles vous vous êtes posés plus de questions que d’autres ?

A.T. : Oui, notamment sur Le bouquinage et l'arbre hôtel. Pour L’arbre hôtel, c'est une séquence plutôt drôle, nous avons testé 4 ou 5 versions, la base était là mais soit il y avait soit trop de choses, soit pas assez. On a dû trouver le bon équilibre. Parfois un thème, s'il est trop compliqué, ça ne fonctionne pas à l'image.

J.P. : Le plus gros challenge que j'ai eu, c'est sur la musique du Sphinx (Le royaume du Sphinx). Il a été difficile de trouver le rythme de cette séquence. Pour l’atmosphère générale ce n’était pas simple non plus car le cadre était large. Au début, quand le papillon sort de sa coquille, on dirait presque la naissance d’un Alien. On s’est donc dirigé vers de la synthèse sonore pour appuyer ce côté très étrange.

Lmdf : L'originalité de cette BO est d'avoir des sons très particuliers. Comment s'est fait le choix de l'orchestration et le choix des instruments, des sonorités qui lui donne ce côté étrange et mystérieux à la fois ?

J.P. : Alors par exemple, pour le morceau Le repaire de Dracula, j'ai d'abord posé l'ambiance générale avec quelques accords sur des nappes sonores mystérieuses. Cela m’a aidé à poser les bois, les cordes et le reste de l’orchestre. Ensuite, j’ai joué les envolées sur mon clavier et c’est venu au fur et à mesure .

A.T. : En ce qui concerne les sonorités étranges, lorsque l'un de nous créait un son en particulier, par rapport à une espèce, l'autre venait écouter et le reprenait pour l'utiliser également sur les autres séquences de l’espèce en question. Il y a eu beaucoup d’allers-retours dans nos échanges ce qui a permis de multiplier les idées.

Lmdf : C’est ce qui m'amène à la prochaine question : est-il possible, en décrivant une séquence, de créer la musique sans avoir vu les images ?

J.P. : Pour ma part, je préfère visionner d’abord plusieurs fois la séquence pour m’imprégner de l’ambiance générale et des points de synchro importants. Ensuite, je ne regarde plus l'image pour composer la musique. Une fois que je considère avoir quelque chose qui tient la route, je regarde à nouveau la séquence pour réadapter la musique par rapport à elle. Cette méthode m’aide surtout à ne pas me brider dans mes idées.

A.T. : En soit, le seul morceau que l'on a pas composé avec l’image, c’est le générique.

Lmdf : Il y a des sonorités que l’on n’entend pas habituellement et étrangement, cela donne un rendu très harmonieux.

A.T. : C'est vrai que l'on travaille beaucoup les sonorités. On aime mélanger plusieurs sons pour créer des textures particulières, on est dans quelque chose d’hybride entre la musique d’orchestre et la musique électronique. Tous les deux, on va créer des sonorités qui évoquent des choses que l'on voit à l’écran… ou pas, justement. Dans cette démarche, on prend en compte les dimensions de l'espace et de l'image. Par exemple, dans la séquence du cerf qui est en rut, il dégage une puissance que je voulais qu'on ressente à travers la musique.

J.P : Ces sons inhabituels sont d’ailleurs souvent de mauvaise qualité à l’origine. Ils proviennent soit de banque de sons dépassées depuis plusieurs années, soit de synthétiseurs pas très clean. Mais en les traitant avec des effets et en les mélangeant avec des sonorités justement plus habituels, comme l’orchestre par exemple, on arrive à avoir des résultats très surprenants.

Lmdf : J'aime bien La frénésie du crapaud avec des sons qui allègent la scène.

J.P. : Elle est particulière cette séquence… Pour l’anecdote, j'avais composé ce morceau uniquement avec des synthétiseurs, assez bizarre étant donné le contexte. Et en fait, c’était trop pour le réalisateur, il voulait justement l’adoucir. Ce n’est qu’à partir de la deuxième version que j'ai rajouté des bois comme la clarinette. Je pense que cela a aidé à alléger la scène ici car la musique a été validée sans que je retouche au reste.

A.T : On a vraiment eu carte blanche pour cette séquence. Après, on peut se perdre avec une carte blanche donc on a dû nous-même créer le cadre. C’est aussi pour cela que l’on s’est permis de mettre des sons qu’on n’aurait pas pu mettre partout.

Lmdf : Dans Jeu de vampire il y a un passage au violoncelle joué par le violoncelliste Olivier Koundouno qui est vraiment magnifique, vous pouvez nous en parler ?

A.T. : J'avais déjà fait un documentaire sur les chauves-souris en Corse. Ce qui m'a ému, c'est qu’on dirait qu'elles dansent, j’ai donc voulu partir sur quelque chose de léger et mélodieux. Par contre, le rythme et l’ambiance changent à la fin. Pour cela, j’ai été chercher des sons là où nous n'aurions pas été les chercher d’habitude, notamment dans des banques de sons un peu dépassées maintenant. C'est ce qui créer ces sonorités particulières un peu sorcières

Lmdf : Comment s'est passée la transition pour les séquences animées ?

J.P. : Nous avons eu la musique du compositeur (Didier Sallustro, NDLR) pour les séquences animées et lui a eu les morceaux que l’on a composés, c’est ce qui a permis de créer les transitions plus facilement à mon sens.

A.T. : Nos musiques se complètent et sont fluides car nous sommes dans deux ambiances bien différentes. La voix-off de la sorcière pour les séquences animées est également l'actrice qui double Whoopi Goldberg (Marie-Christine Darah, NDLR), c'est une personne incroyable.

Lmdf : Aviez-vous déjà travaillé avec le clarinettiste et le violoncelliste ou est-ce la première fois ?

A.T. : Sur la BO d’Eqalusuaq c'était déjà Jean (Jean Chiavenuto, NDLR), un très bon ami mais aussi un super clarinettiste. Olivier (Olivier Koundouno, NDLR), le violoncelliste est également un grand musicien qui travaille le son, le recherche. J'aime leur capacité à travailler avec des sons particuliers, c’est parfait pour la musique de film car ils nous permettent d’amener les musiques plus loin. Il faut une certaine rigueur pour cela.

Lmdf : Pouvez-vous nous parler d'emotive muzik, de vos projets perso et de la suite ?

A.T.: Comme dit au début, j’ai crée emotive muzik il y a maintenant 6 ans. Jordan a travaillé pendant un an à temps plein avec moi, en 2018. Maintenant, il travaille sur d'autres projets également, et continue en parallèle avec moi. Je me suis installé depuis le 12 novembre à Annecy dans un pôle dédié aux industries créatives qui s’appel l’Image Factory - Les Papeteries.

J.P : Je viens de m'installer à Lyon, j’adore cette ville et c’est un endroit stratégique car je prépare un live purement mélodique techno avec des synthétiseurs analogiques comme par exemple le Moog Subsequent 37 qui vient d’arriver dans mon labo. À vrai dire, ce qui me manque dans la musique de film, c'est de pouvoir partager la musique avec les gens en direct, sur scène. Ce sont des sensations uniques. Avec la techno, il n’y a pas besoin de parler pour créer un lien avec les gens, la musique nous rassemble.

A.T. : Je développe également un live dans la musique électronique qui s’appelle Transcendo. C’est de l’électro-chill qui prend pour base, comme matière sonore,  les sons de la nature. J’adore ce mélange. Pour le moment, avec Jordan, nous avons deux projets communs, un documentaire sur le renard polaire en Norvège réalisé par Baptiste Deturche (Fjellrev, la quête scandinave) façon road-trip et musique « vikings ».

J.P. : Et le deuxième, c’est un film d’animation qui est en cours : Corps et Âmes - Inertie de l’artiste-peintre dont le réalisateur est Loqmane Bahri. Il s'agit d’un court métrage fait avec de vraies peintures qui s’animent. Son univers est vraiment particulier, c’est sombre, raffiné et mystique à la fois.

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